Scolarité & éducation•22 septembre 2026

« Quelle place est-ce que j’occupe quand je lui explique ? » — Ce qui se joue vraiment au moment des devoirs

Julia
Julia ClémentSoutien scolaire
5 min de lecture
En résumé

Quand un parent aide son enfant à faire ses devoirs, il n’est jamais seulement en train d’expliquer une leçon. Peur de décevoir, attentes implicites et histoire familiale peuvent s’inviter dans la relation. Cet article invite à interroger la place du parent pour mieux préserver le lien, soutenir l’autonomie et laisser à l’enfant le droit d’apprendre et de se tromper.

« Pourtant, quand je lui explique, il ne m’écoute pas… Tous les soirs, les devoirs virent au conflit. »

Cette phrase, de nombreux parents l’ont déjà prononcée avec un mélange d’incompréhension et d’agacement. L’enfant ou l’adolescent bloque sur un exercice. Le parent s’approche avec la meilleure intention du monde : l’aider. Il explique, reformule, donne un exemple. En face, l’enfant soupire, se ferme ou s’agace. Et ce qui devait être une simple aide aux devoirs se transforme en conflit.

Cette scène banale en apparence révèle souvent des enjeux bien plus profonds que le devoir lui-même.

On pourrait en conclure que le parent explique mal. Pourtant, ce n’est souvent pas là que se situe le problème. Lorsqu’un parent aide son enfant à travailler, il n’entre pas seul dans la pièce avec ses connaissances. Il y entre aussi avec toute l’histoire de la relation parent-enfant.

Quand le parent devient professeur… sans cesser d’être parent

Un enseignant peut corriger une erreur et dire : « Ce raisonnement n’est pas juste, reprenons-le. » Pour lui, il s’agit d’abord d’un objet de travail. Lorsque le parent prononce la même phrase, l’enfant peut y entendre : « Tu n’es pas à la hauteur », « Je m’attendais à mieux », voire « Je suis déçu de toi ».

Bien entendu, le parent n’a généralement rien dit de tel. Mais dans une relation affective, les mots ne portent jamais uniquement leur contenu explicite.

Le regard du parent compte profondément. Une remarque scolaire peut donc toucher un endroit beaucoup plus sensible qu’elle ne le ferait dans la bouche d’un tiers.

À l’inverse, le parent lui-même n’est pas neutre. Il peut avoir peur pour l’avenir de son enfant, s’inquiéter de ses résultats, revivre certaines expériences de sa propre scolarité, comme la pression de ses propres parents ou des souvenirs douloureux associés à une matière en particulier ou à l'école dans son ensemble. Il peut aussi projeter certaines attentes : vouloir lui éviter les difficultés qu’il a connues ou espérer qu’il saisisse les chances qu’il n’a pas eues, projetant son propre parcours de vie, ses espoirs, ses déceptions, sur son enfant.

Ces attentes partent souvent d’un désir légitime, mais elles peuvent venir se glisser silencieusement entre un exercice et sa correction.

La peur de décevoir peut empêcher d’apprendre

Apprendre suppose de ne pas savoir. Cela suppose d’essayer, de se tromper, de recommencer, parfois de tâtonner avant de comprendre.

Or il est plus difficile d’accepter de ne pas savoir lorsque l’erreur semble mettre en jeu le regard d’une personne que l’on aime.

Un enfant qui craint de décevoir son parent peut chercher à éviter l’erreur plutôt qu’à apprendre. Il peut répondre trop vite, se braquer, refuser l’aide, dire qu’il s’en fiche ou abandonner. Ces comportements sont parfois interprétés comme de la mauvaise volonté. Ils peuvent pourtant constituer une manière de se protéger.

Si je refuse ton aide, je ne risque pas de voir dans ton regard que je n’ai pas compris. Si je dis que cette matière ne m’intéresse pas, je souffrirai peut-être moins de ne pas réussir.

Cette dimension devient particulièrement forte à l’adolescence. Le jeune cherche à devenir autonome, à penser par lui-même, à prendre de la distance avec ses parents. Dans le même temps, leur regard continue de compter énormément. Cette tension peut rendre les devoirs particulièrement explosifs.

Le problème n’est donc pas toujours : « Comment puis-je mieux lui expliquer ? » Il peut être : « Quelle place est-ce que j’occupe lorsque je lui explique ? »

Aider ne signifie pas nécessairement enseigner

Cela ne signifie évidemment pas que les parents doivent se désintéresser de la scolarité de leur enfant. Leur rôle reste essentiel. Mais il peut être utile de distinguer accompagnement et enseignement.

Accompagner peut consister à créer un cadre, aider à organiser le temps, écouter une difficulté, encourager, valoriser les efforts, aider l’enfant à identifier ce qu’il n’a pas compris ou à formuler une question à poser à son professeur.

Parfois, cela consiste aussi à reconnaître que l’on n’est pas la meilleure personne pour expliquer une notion précise.

Ce constat peut être difficile à accepter, surtout lorsqu’on maîtrise parfaitement la matière. Pourtant, faire intervenir un tiers ne signifie pas renoncer à son rôle. Cela peut au contraire permettre de le retrouver pleinement.

Le tiers n’est pas pris dans la même histoire affective. Une erreur reste plus facilement une erreur. Une incompréhension reste une incompréhension. L’enfant peut montrer davantage ses fragilités parce qu’il craint moins qu’elles modifient le regard porté sur lui.

Dans les familles expatriées, ces enjeux peuvent être renforcés. La scolarité est parfois chargée de préoccupations supplémentaires : changement de système, orientation, éventuel retour en France. Plus les enjeux paraissent importants, plus il peut être difficile pour le parent de rester émotionnellement à distance au moment des devoirs.

Retrouver la juste place de chacun

Il n’existe pas une organisation idéale valable pour toutes les familles. Certains enfants travaillent très bien avec leurs parents et y trouvent même un moment de complicité. L’enjeu n’est donc pas d’édicter une règle selon laquelle un parent ne devrait jamais aider son enfant.

Lorsque chaque séance de devoirs devient un affrontement, lorsque le parent sent qu’il s’énerve beaucoup plus qu’il ne le souhaiterait, lorsque l’enfant se ferme dès qu’une remarque est formulée, il peut être intéressant de ne plus regarder seulement le contenu scolaire.

Peut-être qu’à cet instant, la meilleure aide n’est plus une nouvelle explication.

Peut-être s’agit-il de remettre chacun à sa place : au professeur la transmission et l’explication ; au parent le soutien, la sécurité et la confiance ; à l’enfant, enfin, l’espace nécessaire pour apprendre, se tromper, devenir progressivement autonome et construire sa propre relation au savoir.

Car derrière un devoir de mathématiques ou une rédaction de français se joue parfois quelque chose de plus essentiel : préserver suffisamment le lien pour que l’apprentissage reste un lieu où l’enfant peut grandir, et non un endroit où il craint de décevoir.