Conjoint d’expatrié : comment une parenthèse à l’étranger peut devenir un tremplin entrepreneurial (et comment un retour en France peut se sécuriser sans s’épuiser)

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On parle souvent de la trajectoire internationale du salarié expatrié.

Au sein des organisations qui envoient des collaborateurs à l’étranger, la réflexion porte presque exclusivement sur la carrière du salarié : sécuriser son poste, soutenir sa mission, préparer son retour.

Mais il existe une autre réalité, moins visible, et pourtant déterminante : celle du conjoint.

Les trajectoires des conjoints sont rarement linéaires. Elles s’écrivent entre adaptation, renoncements temporaires, nécessité de se réinventer et besoin de rester professionnellement “en mouvement”, même quand le marché local est limité.

Dans cet article, deux histoires très différentes permettent d’illustrer cette réalité.

D’un côté, Marina, conjointe expatriée à Tachkent, qui pensait vivre une pause… devenue un tremplin entrepreneurial, durable et transportable.

De l’autre, Laura, expatriée depuis des dizaines d’années aux États-Unis, en contrat local, qui prépare un retour en France. 

Un retour qui ne se joue pas uniquement sur un CV, mais sur une stratégie complète : repositionnement, rythme, crédibilité… et capacité à relancer un projet professionnel en combinant recherche d’emploi et aventure entrepreneuriale en mode « side hustle ».

Une évidence se retrouve dans ces deux trajectoires : la carrière du conjoint ne peut pas être gérée “par défaut” si l’objectif est de sécuriser durablement une mobilité internationale.

Un constat s’impose encore trop souvent : L’entrepreneuriat n’entre presque jamais dans les radars des équipes RH, alors qu’il pourrait offrir une alternative réaliste et durable lorsque la recherche d’emploi local est limitée ou incompatible avec le contexte d’expatriation.


Une année “en pause”… qui n’en est pas vraiment une

En s’installant à Tachkent, Marina avait mis sa carrière commerciale en pause pour accompagner l’arrivée de sa famille, apprivoiser un nouveau pays, apprendre une nouvelle langue, gérer l’essentiel du quotidien. 

Comme beaucoup de conjoints d’expatriés, elle s’était dit qu’elle reprendrait une activité “dans un an”. 

Puis l’année passe vite, absorbée par la charge invisible que représente une installation à l’étranger.

Parce que le “ne rien faire” n’existe pas en expatriation.


On s’adapte.
On organise.
On répare.
On anticipe.
On gère l’inattendu.
On tient la maison pendant que le salarié “tient la mission”.


Puis les questions reviennent :

  • Que faire de ces trois années hors du marché français ?
  • Comment éviter que cette pause devienne une rupture difficile à justifier ?
  • Comment ne pas se faire enfermer dans un récit réducteur du type : “j’ai suivi mon conjoint, donc mon parcours est en parenthèses” ?


Et surtout, comment retrouver une identité professionnelle qui fasse sens dans un environnement si différent ?

C’est souvent là que les conjoints se retrouvent seuls.

Parce que personne ne leur a expliqué comment valoriser autrement ce qu’ils ont vécu, construit, développé.

Or cette “parenthèse” a rarement été neutre.

Elle a transformé leur rapport au temps, au travail, à la liberté, à la stabilité, au risque.
Elle a parfois ouvert des envies nouvelles. Ou réveillé des frustrations anciennes.


Les signaux faibles qui révèlent une vocation

Dans le cas de Marina, le parcours fait apparaître un point central : certaines compétences dites “naturelles” peuvent constituer une véritable valeur marchande… 

Marina dispose d’une aisance rare dans le développement commercial. Ce qui, pour elle, est fluide et instinctif représente pour beaucoup un point de douleur majeur.

Prospection, structuration d’offre, prise de contact, compréhension fine des besoins : tout cela, elle le fait instinctivement. 

Une compétence précieuse, notamment dans les écosystèmes entrepreneuriaux où les expatriés sont nombreux et souvent isolés face à ces sujets.

Le premier déclic arrive lors d’un déjeuner en France : une amie partage à quel point chercher de nouveaux clients la décourage.

Marina écoute, rebondit, propose une idée.

En quelques instants, elle identifie une première mission test, presque sans le vouloir.

La réaction de son amie est immédiate.

L’intérêt est là. L’utilité est évidente. La valeur est tangible.

C’est souvent comme ça que démarre une activité.
Pas avec un business plan.
Mais avec une conversation où quelqu’un dit :
“Je ne sais pas faire.”
Et où l’autre répond :
“Attends, je peux t’aider.”

De retour en Ouzbékistan, une seconde opportunité apparaît.

Former une collaboratrice locale au business development, structurer une méthode, transmettre des outils concrets.

Marina anime dix jours de sessions, observe, ajuste, s’adapte au niveau réel, réorganise son programme.

Et découvre qu’elle aime autant former que développer.

Cette dimension pédagogique, qu’elle n’avait jamais vraiment explorée, devient un moteur aussi fort que son expertise commerciale.


Construire une activité qui voyage aussi bien que l’expatriation

Peu à peu, son projet s’esquisse.

  • Ce n’est pas un “emploi” qu’elle cherche.
  • C’est une activité qui peut la suivre partout.
  • Une façon d’exister professionnellement dans l’expatriation, au lieu de la subir.
  • Un espace où elle choisit ses clients, ses missions, son rythme.

C’est ainsi que Marina commence à construire son propre tremplin entrepreneurial : Développement commercial en temps partagé.

  1. Accompagnement de petites structures, locales ou à distance.
  2. Formations sur mesure.
  3. Exploration d’un positionnement international évolutif, capable de s’adapter aux futures destinations.

Un point mérite d’être souligné, car il met en lumière une approche encore rare mais particulièrement pertinente : dans le cas de Marina, une demande de prise en charge de l’accompagnement entrepreneurial a été formulée auprès de l’employeur du conjoint.

Ce choix pose une question structurante pour les organisations : l’investissement doit-il porter uniquement sur le salarié expatrié et son conjoint… ou sur la réussite du projet familial dans son ensemble ?

D’un point de vue RH, la réponse est souvent pragmatique : un conjoint qui retrouve un projet, une utilité, un rythme et une dynamique professionnelle réduit mécaniquement certains risques.

Parmi eux :

  • Tensions familiales
  • Désalignement du projet d’expatriation
  • Perte de sens
  • Fragilisation du salarié en poste
  • Retour anticipé ou rupture de mission


En ce sens, financer un accompagnement conjoint n’est pas un “extra”. C’est un investissement de sécurisation.

Mais encore trop peu d’organisations adressent ce constat et mettent en place un accompagnement réel et adapté à l’entrepreneuriat international. 


Quand l’enjeu n’est plus de créer, mais de se relancer durablement

L’histoire de Marina montre comment l’expatriation peut devenir un laboratoire professionnel.

Mais un autre scénario revient très régulièrement dans les mobilités internationales : celui du retour.

Et lorsque le retour intervient après une expatriation longue, le sujet devient plus complexe.
Il ne s’agit plus seulement de “retrouver une activité”.


Il s’agit de redevenir lisible, crédible et aligné, dans un environnement qui ne lit pas les parcours internationaux avec les mêmes codes.

C’est exactement le contexte de Laura.


Laura : retour en France après des décennies aux États-Unis, et stratégie hybride

Laura a vécu des dizaines d’années aux États-Unis. Elle y a construit une carrière et une identité professionnelle forte.

Son statut est celui d’un contrat local.

Ce paramètre change considérablement la manière de préparer un retour.

Dans beaucoup de cas, un contrat local implique :

  • Absence de soutien employeur suite le plus souvent à une démission
  • Moins de dispositifs structurés
  • Peu ou pas de sponsoring d’accompagnement
  • Davantage de décisions et d’investissement “sur fonds propres”

Or l’enjeu d’un retour en France après des décennies à l’étranger est majeur.

Le retour n’est pas uniquement logistique. Il est aussi professionnel, identitaire et culturel.


Les défis sont fréquents :

  • Codes du marché français
  • Attentes recruteurs
  • Reconnaissance de l’expérience internationale
  • Traduction du parcours en repères compréhensibles
  • Fatigue mentale et émotionnelle liée à la transition
  • Nécessité de reconstruire un réseau local et une visibilité

Dans le cas de Laura, une stratégie hybride se dessine : préparer le retour en combinant recherche d’emploi et aventure entrepreneuriale en mode « side hustle ».

Cette posture n’est pas rare chez les profils internationaux.


Elle répond à un besoin de sécurisation : garder plusieurs options ouvertes, tester sans basculer brutalement, construire une liberté progressive et éviter de dépendre d’un seul scénario.

L’entrepreneuriat n’est alors pas un projet “fantaisie”. Il devient un levier de transition, parfois même un filet de sécurité.


La valeur de considérer l’entrepreneuriat pour Laura : levier de valorisation, de challenge et d’anticipation du retour

Dans les trajectoires de retour, l’entrepreneuriat est souvent perçu comme une option secondaire, voire comme un “plan B” en cas de difficulté sur le marché de l’emploi.

Dans le cas de Laura, il apparaît au contraire comme un levier stratégique à plusieurs niveaux.

D’abord, parce qu’il permet de remettre immédiatement en valeur un parcours construit aux États-Unis, sans attendre que le marché français “valide” ou “reconnaisse” cette expérience.

C’est un point clé : l’expérience US est un différenciant fort… mais elle peut aussi devenir difficile à traduire dans un process de recrutement français si elle reste présentée uniquement sous forme de postes et d’intitulés.

L’entrepreneuriat permet de transformer cette expérience en offre.

Non plus “voici ce qui a été fait aux États-Unis”, mais : voici ce que cette expérience permet d’apporter concrètement à des clients, des entreprises, des équipes.

Autrement dit, il ne s’agit pas seulement d’un repositionnement. Il s’agit d’une transformation de la valeur en proposition.

Ensuite, cette dynamique répond à un besoin de challenge, très présent chez les profils internationaux qui ont porté des responsabilités importantes, évolué dans des environnements exigeants, et construit un niveau de rythme élevé.

Lorsqu’un retour en France approche, il existe parfois une crainte silencieuse : celle de se “réduire” professionnellement, de perdre l’intensité, de perdre l’élan.

Le « side hustle » devient alors une réponse saine et structurante.


Il remet du mouvement. Il évite l’attente passive. Il nourrit une forme de motivation qui dépasse la simple recherche d’emploi.


Il permet aussi de démarrer en amont du retour, ce qui est particulièrement stratégique.


Car attendre d’être rentrée en France pour relancer une activité revient souvent à cumuler deux pressions : le retour à gérer + la relance à créer.


Et ce double pic de charge mentale peut rendre la transition plus fragile.


En lançant progressivement une activité avant même le retour, Laura se donne la possibilité :

  • De tester un positionnement sans urgence
  • De construire un réseau “mission” de manière progressive
  • De créer de la traction et de la crédibilité (même légère)
  • Et surtout, d’arriver en France avec une dynamique déjà en route, plutôt qu’avec un sentiment de redémarrage à zéro


Enfin, l’entrepreneuriat permet à Laura d’utiliser son meilleur différenciant comme levier d’accès au marché : son expérience US.


Ce différenciant peut devenir un argument fort pour décrocher des missions, notamment auprès :

  • D’entreprises françaises exposées à l’international
  • De structures ayant une culture anglo-saxonne
  • De dirigeants qui cherchent une approche plus directe, plus opérationnelle, plus orientée résultats
  • Ou d’écosystèmes qui valorisent la capacité à naviguer entre deux cultures business

Dans cette logique, l’entrepreneuriat n’est pas un “projet à côté”. C’est un accélérateur de valeur.

Et il vient compléter la stratégie de retour, plutôt que la concurrencer.


Conclusion : deux histoires, un même message RH

Marina construit une activité qui voyage.
Laura sécurise un retour après une vie aux États-Unis, en investissant personnellement pour préparer sa relance et en construisant une dynamique hybride : recherche d’emploi + side hustle entrepreneurial.

Deux trajectoires différentes.

Mais une même réalité : en mobilité internationale, les parcours ne se gèrent pas “en automatique”.


Sans stratégie, les transitions fragilisent les trajectoires professionnelles, l’engagement, la projection long terme… et parfois la réussite même du projet international, dans son ensemble.

Ces deux histoires mettent en évidence un angle encore largement sous-estimé dans les dispositifs mobilité : l’entrepreneuriat n’est pas une alternative marginale.


C’est un levier réaliste, durable, et souvent plus compatible avec les contraintes de la vie internationale que le seul objectif de “retrouver un poste”.


Dans une logique RH, ce sujet dépasse largement le confort individuel.


Il touche directement à des enjeux structurants :

  • Sécurisation des mobilités et des transitions (départ, mission, retour)
  • Continuité professionnelle, même en environnement incertain
  • Réduction des risques de rupture ou de décrochage
  • Fidélisation et rétention des talents internationaux
  • Qualité globale de l’expérience mobilité et de la capacité d’une organisation à la rendre durable

Quand la mobilité est pensée comme une trajectoire complète — et pas uniquement comme une mission — l’impact est immédiat : plus de stabilité, plus de projection, et une mobilité plus robuste dans la durée.


Marie-Alexandrine Truchassou, experte RH internationale et fondatrice de With My Expat Compass.
Marie accompagne les expatriés et leurs conjoints dans leurs projets professionnels internationaux, grâce à une approche stratégique issue de 15 ans d’expérience terrain.
Retrouvez ses ressources, événements et contenus dédiés sur son espace en ligne ou via la Boussole à Questions sur Instagram.