Vivre à l’étranger offre à un enfant une richesse incomparable : un nouveau cadre, une nouvelle langue, un autre rapport au monde. Pour les familles francophones, c’est un cadeau immense… mais aussi un défi discret : celui de préserver le français écrit lorsque la scolarité se déroule entièrement dans la langue locale.
Car beaucoup de parents le constatent : leur enfant parle très bien, parfois même avec une aisance surprenante, mais l’écrit en français se fragilise. Et ce n’est pas un signe d’échec du bilinguisme — c’est un phénomène normal, prévisible, et tout à fait explicable.
Dans cet article, je vous propose de comprendre les mécanismes derrière cette fragilité, d’identifier les zones où les lacunes apparaissent le plus souvent, et d’explorer des pistes simples, réalistes et compatibles avec la vie d’expatrié pour maintenir un français écrit solide.
Pourquoi parler français à la maison ne suffit pas ?
L’oral se nourrit naturellement des échanges du quotidien. Il circule naturellement dans les interactions familiales, les jeux, les routines.
Mais l’écrit, lui, est un apprentissage scolaire structuré, progressif, précis qui ne s’acquiert jamais spontanément.
Même en France, un enfant ne développe pas un bon niveau écrit simplement parce qu’il parle français à la maison : il suit une progression enseignée du CP au CM2, avec des règles, des exercices, des situations d’écriture.
Les enfants expatriés scolarisés en école locale, eux, suivent la progression du pays d’accueil. Ils apprennent à lire, écrire, analyser et structurer la langue… mais dans une autre langue, selon d’autres codes.
Le français écrit devient alors une “seconde langue scolaire”. Sans accompagnement spécifique, certaines compétences n’apparaissent pas ou s’effacent.
Là où les lacunes s’installent : un phénomène très courant
Les difficultés les plus fréquentes ne sont pas un hasard. Elles apparaissent dans des domaines où le français exige un entraînement régulier, et où les différences avec la langue locale sont particulièrement marquées.
L’orthographe
C’est souvent le premier signe visible.
Le français possède une orthographe complexe, très différente des langues plus transparentes. Sans pratique régulière, les accords disparaissent, les homophones se confondent, et les règles deviennent floues.
Un enfant peut parfaitement écrire dans la langue locale tout en perdant ses repères orthographiques en français — simplement parce que les systèmes n’ont rien en commun.
La grammaire et la conjugaison
Chaque langue obéit à sa propre logique.
La structure de phrase, l’ordre des mots, l’usage des temps… rien ne s’applique de manière automatique d’une langue à l’autre.
Ainsi, un enfant peut maîtriser la grammaire de l’école locale et se retrouver déstabilisé lorsqu’il s’agit de produire une phrase française plus complexe. Sans exposition régulière, le “mode d’emploi” de la langue s’efface.
Le vocabulaire scolaire
C’est un domaine essentiel, mais souvent méconnu des familles.
L’enfant possède un vocabulaire français riche pour le quotidien, mais il lui manque souvent les mots nécessaires pour expliquer, comparer, nuancer, organiser ses idées.
Ces termes — connecteurs logiques, mots abstraits, lexique des consignes — ne circulent pas en famille. Ils s’acquièrent à l’école… française. Ce vocabulaire spécifique structure la pensée et s’il n’est pas travaillé, l’écrit reste simple, parfois même très réduit.
La production écrite
Écrire n’a rien de spontané.
Inventer un texte, organiser des idées, structurer un paragraphe, décrire précisément… tout cela s’apprend étape par étape. Sans entraînement, les textes deviennent plus courts, moins organisés.
L’enfant ne manque pas d'imagination : il lui manque des repères.
La compréhension de textes
Lire beaucoup dans la langue locale ne renforce pas automatiquement la compréhension en français.
Chaque langue repose sur des stratégies différentes : syntaxe, vocabulaire, organisation du texte.
Un excellent lecteur dans la langue de scolarisation peut donc rencontrer de réelles difficultés face à un texte français, faute d’exposition régulière à ce second système.
Pourquoi cela arrive-t-il ? Une réalité normale de l’expatriation
Plusieurs facteurs se combinent, et aucun n’est lié à un manque d’effort des parents.
D’abord, la langue locale devient rapidement la langue dominante : celle de l’école, des devoirs, des amis, des activités. C’est la langue de l’intégration — et c’est heureux.
Le français reste présent à l’oral, mais l’écrit, lui, requiert un effort volontaire.
Ensuite, l’enseignement du français écrit suit une progression très précise. Les enfants expatriés n’y ont pas accès dans leur école locale. Certaines notions ne sont donc jamais rencontrées… ou jamais consolidées.
Enfin, la vie d’expatrié est exigeante : adaptation, démarches, rythmes nouveaux.
Dans ce contexte, il est parfaitement normal que le français écrit ne soit pas la priorité quotidienne. Cela ne relève ni du manque de temps ni du manque d’implication : c’est simplement la réalité de la vie à l’étranger.
Prévenir les lacunes : une approche simple, réaliste et efficace
La bonne nouvelle, c’est que maintenir un français écrit solide ne demande pas des heures de travail ni une organisation parfaite.
Ce qui compte, c’est la régularité, même en petites touches.
Lire un court texte, écrire quelques phrases, revoir une règle clé de temps en temps… Le cerveau apprend mieux lorsqu’il est sollicité souvent, même brièvement.
En parallèle, enrichir le vocabulaire est essentiel. Cela peut passer par des lectures variées, des jeux de mots, des discussions où l’on prend le temps de reformuler ou de préciser.
Quelques mots nouveaux chaque semaine peuvent transformer la qualité d’un texte.
La grammaire peut, elle aussi, être abordée de façon progressive. Il n’est pas nécessaire de suivre des tableaux complexes : quelques règles essentielles suffisent pour structurer la langue et redonner des repères.
Encourager la production écrite, même très courte, est également un levier puissant. Deux ou trois phrases bien construites valent mieux qu’une rédaction imposante qui décourage.
L’objectif n’est pas la quantité, mais l’habitude.
Enfin, lorsqu’un accompagnement structuré est possible — cours en ligne, ateliers francophones, soutien en visio — les progrès sont souvent plus rapides, car l’enfant bénéficie d’une progression cohérente et adaptée à son niveau.
Garder le français écrit vivant : un équilibre, pas une pression
Préserver un bon niveau de français écrit n’est pas synonyme de surcharge.
Il s’agit plutôt de maintenir une présence régulière de la langue, dans un esprit simple, bienveillant et réaliste.
Avec les bons repères, un peu de constance et un accompagnement adapté, les enfants expatriés développent un français écrit solide, riche et structuré — un atout précieux pour leur avenir scolaire, professionnel et culturel.
Le bilinguisme n’est pas seulement une double compétence linguistique.
C’est une double clé d’accès au monde.
Et cela mérite d’être cultivé avec soin.
Ecrit pour Expat Pro par Séverine Nicod, fondatrice de Classexpat, accompagnement en ligne dédié aux enfants expatriés (6 à 12 ans) scolarisés en école locale.
Son site : https://classexpat.com/