Scolarité & éducation16 juillet 2026

Une langue ne se transmet pas uniquement par un parent

Elodie
Elodie VincentMaintien du français
6 min de lecture
En résumé

Cette limite est particulièrement importante pour les familles expatriées. Dans de nombreuses situations, un seul parent parle français. Il devient alors le seul interlocuteur francophone régulier de l'enfant.

Une langue ne se transmet pas uniquement par un parent

Cette situation peut fonctionner pendant la petite enfance. Elle devient souvent plus fragile à mesure que l'enfant grandit. À l'adolescence, le groupe de pairs prend progressivement davantage d'importance que les parents. Si le français ne permet plus d'interagir avec d'autres personnes, il risque de perdre une partie de sa valeur sociale.

C'est précisément ce que montrent les travaux de Bernard Spolsky sur la Family Language Policy. Le maintien d'une langue ne dépend pas uniquement de la langue parlée par les parents. Il dépend également des amis, des cousins, des grands-parents, des enseignants, des livres, des activités culturelles, des médias et de toutes les situations dans lesquelles cette langue continue d'exister.

L'OPOL (un parent, une langue) constitue donc une partie de la réponse. Il ne peut pas en être la seule.

Les enfants ne vivent pas les langues en compartiments

Une autre limite importante de l'OPOL concerne la manière dont il représente le fonctionnement du cerveau bilingue. Pendant longtemps, on imaginait que les deux langues fonctionnaient comme deux systèmes complètement indépendants.

Cette représentation est aujourd'hui largement remise en question. Les travaux de François Grosjean montrent que les bilingues mobilisent en permanence l'ensemble de leur répertoire linguistique. Selon les situations, une langue est plus activée qu'une autre, mais les deux restent constamment en interaction.

Cette réalité est encore plus visible chez les enfants. Ils alternent naturellement les langues, utilisent parfois un mot dans une langue puis poursuivent leur phrase dans une autre. Ce phénomène, appelé alternance codique, constitue un comportement parfaitement normal.

Pourtant, certaines familles appliquant strictement l'OPOL vivent ces alternances comme des erreurs. Elles interrompent régulièrement l'enfant :

  • « En français, s'il te plaît. »

  • « Dis-le correctement. »

Ces corrections répétées peuvent progressivement modifier la relation que l'enfant entretient avec ses langues. Il ne parle plus spontanément.

Or, les recherches en psycholinguistique montrent qu'une communication efficace repose avant tout sur le sens des échanges, et non sur la séparation stricte des langues.

Le translanguaging : une nouvelle manière de comprendre le plurilinguisme

Depuis une quinzaine d'années, un nouveau courant de recherche transforme profondément la manière dont les linguistes envisagent le bilinguisme. Ce courant porte le nom de translanguaging, développé notamment par Ofelia García et Li Wei.

Contrairement à l'OPOL, le translanguaging considère que les bilingues ne possèdent pas plusieurs langues totalement séparées. Ils disposent plutôt d'un répertoire linguistique unique, dans lequel ils puisent différentes ressources selon les besoins de la communication.

Lorsqu'un enfant passe naturellement du français à l'anglais au cours d'une conversation, il ne fait pas preuve de confusion.

Il mobilise simplement l'ensemble de ses compétences linguistiques. Cette vision modifie profondément le regard porté sur le plurilinguisme. Les alternances de langues cessent d'être perçues comme des erreurs. Elles deviennent une manifestation normale de la compétence bilingue.

Attention toutefois.

Le translanguaging ne signifie pas qu'il faudrait abandonner toute organisation linguistique.

Les enfants ont toujours besoin d'une exposition riche et régulière au français pour développer pleinement leurs compétences.

En revanche, il invite les parents à accepter davantage la souplesse des échanges quotidiens.

L'objectif n'est plus d'empêcher chaque mélange. L'objectif est de permettre au français de rester une langue vivante.

 

La Family Language Policy : une approche plus réaliste

Aujourd'hui, de nombreux chercheurs considèrent que la notion de Family Language Policy constitue un cadre plus pertinent que la seule méthode OPOL. Développée notamment par Bernard Spolsky, puis enrichie par King, Fogle et Logan-Terry, cette approche ne cherche pas à imposer une méthode unique.

Elle s'intéresse à l'ensemble des choix linguistiques réalisés au sein de la famille.

  • Quels sont les objectifs des parents ?

  • Quelles langues sont parlées ?

  • Dans quelles situations ?

  • Avec quelles personnes ?

  • Quelles représentations les parents ont-ils du bilinguisme ?

  • Quelle place occupent les grands-parents ?

  • Les livres ?

  • Les écrans ?

  • Les voyages ?

  • Les amis ?

Les chercheurs montrent que toutes ces dimensions influencent beaucoup plus le maintien d'une langue que la seule règle « un parent, une langue ». Deux familles appliquant exactement la même méthode OPOL peuvent obtenir des résultats très différents parce que leur environnement linguistique n'est pas le même.

À l'inverse, des familles qui alternent librement plusieurs langues peuvent développer un plurilinguisme extrêmement solide parce qu'elles offrent au français de nombreuses occasions d'être utilisé.

Cette vision est particulièrement adaptée aux familles expatriées, dont les réalités sont extrêmement variées.

 

Les questions qu'une famille devrait se poser avant de choisir une méthode

Plutôt que de demander : « Quelle est la meilleure méthode pour rendre mon enfant bilingue ? », les chercheurs travaillant sur la Family Language Policy invitent les familles à réfléchir à leur propre projet linguistique.

Plusieurs questions méritent d'être posées.

  • Quelle place souhaitons-nous donner au français dans notre famille ?

  • Souhaitons-nous simplement que notre enfant comprenne le français, ou voulons-nous qu'il soit capable de le lire, de l'écrire, d'étudier en français ou de travailler un jour dans cette langue ?

  • Avec qui notre enfant utilisera-t-il le français dans cinq ans ? Dans dix ans ?

  • Quels sont les moments de la semaine où il vit réellement en français ?

  • Dispose-t-il d'autres interlocuteurs francophones que ses parents ?

  • Lit-il des livres en français ?

  • A-t-il des amis francophones ?

  • Participe-t-il à des activités où le français est une langue de communication et non uniquement une matière scolaire ?

Ces questions sont souvent beaucoup plus déterminantes que le choix entre l'OPOL et une autre organisation linguistique.

Les recherches montrent qu'une langue continue à se développer lorsqu'elle possède plusieurs fonctions dans la vie quotidienne. Plus le français est présent dans des contextes variés, plus il devient naturel de continuer à l'utiliser.

À l'inverse, une langue limitée à quelques échanges familiaux risque progressivement de perdre sa place, même si les parents appliquent parfaitement l'OPOL.

 

Une approche plus adaptée aux familles expatriées

L'expatriation rend les situations linguistiques particulièrement variées.

Certaines familles vivent dans un pays où le français est totalement absent de l'espace public.

D'autres disposent d'une importante communauté francophone. Certaines ont un parent francophone et un parent parlant une autre langue. D'autres sont composées de deux parents français vivant dans un environnement anglophone. D'autres encore parlent trois ou quatre langues au quotidien.

Imaginer qu'une seule méthode puisse répondre à toutes ces situations paraît aujourd'hui peu réaliste.

C'est pourquoi les spécialistes du plurilinguisme privilégient désormais une approche beaucoup plus souple.

L'objectif n'est plus de respecter une méthode à la lettre.

L'objectif est de construire un environnement dans lequel chaque langue possède une véritable fonction.

Pour le français, cela signifie notamment :

  • continuer à raconter des histoires ;

  • partager des lectures adaptées à l'âge de l'enfant ;

  • regarder des films ou des documentaires en français ;

  • maintenir les échanges avec les grands-parents ;

  • participer à des activités culturelles francophones ;

  • rencontrer d'autres familles francophones ;

  • préparer des certifications comme le DELF lorsque cela correspond au projet de l'enfant ;

  • suivre des cours spécialisés dans le maintien du français lorsque l'environnement familial ne suffit plus à faire évoluer la langue.

 

Le français doit rester une langue qui accompagne l'enfant dans toutes les étapes de son développement.

Il ne peut pas rester uniquement la langue des repas du soir.

À propos de l’auteure

Élodie Vincent, experte en bilinguisme / plurilinguisme, professeure de français langue maternelle (FLM), français langue seconde (FLS) et français langue étrangère (FLE). Spécialiste en didactique des langues, autrice, elle accompagne des centaines d'enfants à travers le monde dans la construction d'un bilinguisme durable.

Pour plus d’infos sur les activités extrascolaires de français : https://parlamamie.com/