« SÉRIEUSEMENT DRÔLE » : Quand l’humour devient un levier de changement
Et si rire pouvait parfois nous aider à voir autrement ce qui nous semble bloqué ?
Dans la vie personnelle, conjugale ou familiale, certaines situations finissent par devenir tellement répétitives que l’on ne voit plus comment en sortir. Les mêmes discussions reviennent, les mêmes reproches se répondent, les mêmes réactions s’enchaînent. Dans ces moments-là, prendre les choses au sérieux ne signifie pas nécessairement les prendre toujours au premier degré. L’humour peut parfois ouvrir un espace différent : un espace où l’on peut prendre un peu de distance, regarder une situation autrement et retrouver une marge de liberté.
Dans l’approche systémique, qui s’intéresse aux interactions entre les personnes et aux contextes dans lesquels elles évoluent, l’humour peut ainsi devenir un véritable levier de changement.
L’humour ne consiste pas à rire de la souffrance
Utiliser l’humour dans une démarche d’accompagnement ne signifie évidemment pas minimiser une difficulté ou demander à une personne de « positiver ». Au contraire, l’humour pertinent commence par une compréhension fine de ce que vit la personne.
La règle essentielle est simple : rire avec la personne, jamais à ses dépens. Un humour mal placé peut blesser, renforcer une défense ou donner le sentiment que la souffrance n’est pas prise au sérieux. Le contexte, le moment, la personnalité et la sensibilité de chacun doivent donc être pris en compte.
Cette question est particulièrement importante dans des environnements multiculturels. Ce qui est considéré comme drôle, respectueux ou acceptable peut varier considérablement d'une culture à l'autre. Dans une relation d’accompagnement, l’humour doit donc rester une invitation, jamais une imposition.
Changer de cadre pour changer de perspective
L’un des concepts centraux de l’approche systémique est celui du recadrage : modifier la manière dont une situation est comprise, sans modifier les faits eux-mêmes. L’humour peut rendre ce changement de perspective particulièrement vivant.
Prenons l’exemple d’un parent qui contrôle constamment les faits et gestes de son adolescent. Plutôt que de lui dire directement qu’il est « trop protecteur », une intervention humoristique pourrait pousser cette logique jusqu’à l’absurde : « À ce rythme, dans dix ans, vous serez encore en train de vérifier son sac avant qu’il sorte de chez lui ! »
Le sourire éventuel n’est pas l’objectif en soi. Ce qui compte, c’est ce qu’il permet de voir. L’exagération rend soudain visible un fonctionnement qui, lorsqu’il est vécu quotidiennement, peut sembler parfaitement normal.
L’humour agit alors comme un changement de focale : il permet de regarder la même scène avec un autre objectif.
Et dans le couple ?
Dans les couples, les conflits deviennent parfois des scénarios parfaitement rodés. L’un dit quelque chose. L’autre répond. Le premier se défend. Le second insiste. Chacun cherche à démontrer qu’il a raison… et, quelques minutes plus tard, les deux partenaires se retrouvent exactement au même endroit. Une intervention humoristique peut introduire un élément nouveau dans cette séquence.
Par exemple, un couple qui se dispute régulièrement sur les tâches ménagères pourrait être invité à caricaturer volontairement ses propres arguments : chacun doit défendre, avec une mauvaise foi assumée, la position qu’il utilise habituellement dans les disputes.
Le fait d’exagérer les positions peut créer une distance par rapport au conflit. Le partenaire n’est plus uniquement « celui qui ne fait jamais rien » ou « celle qui critique toujours » : le couple peut commencer à observer ensemble le scénario dans lequel il se retrouve pris.
C’est une différence importante : On ne rit plus l’un de l’autre ; on peut commencer à rire ensemble de ce qui se passe entre nous. Et cette différence peut modifier la dynamique relationnelle.
L’humour comme rupture de pattern
L’approche systémique s’intéresse particulièrement aux séquences répétitives : ces boucles dans lesquelles chacun réagit au comportement de l’autre, renforçant involontairement le fonctionnement initial.
L’humour peut introduire une rupture dans cette boucle : Une phrase inattendue, une métaphore, une exagération, un jeu de rôles ou une consigne volontairement décalée peuvent perturber momentanément le scénario habituel. C’est parfois précisément ce dont une relation a besoin : quelque chose de suffisamment différent pour rendre possible une autre réponse.
L’humour peut également favoriser la créativité. Lorsqu’une personne est enfermée dans une lecture unique de sa situation (« je suis incapable », « mon enfant ne m’écoute jamais », « mon conjoint est toujours de mauvaise foi ») une formulation humoristique peut rendre cette croyance moins rigide. Elle devient alors quelque chose que l’on peut observer, questionner et éventuellement modifier.
Mais peut-on vraiment plaisanter dans un contexte sérieux ?
Oui, parfois. Mais pas n’importe comment.
L’humour thérapeutique ou utilisé dans l’accompagnement demande du discernement. Il nécessite notamment de savoir :
reconnaître le moment où l’humour peut être utile ;
respecter le niveau émotionnel de la personne ;
tenir compte de son contexte culturel ;
éviter le sarcasme et l’humiliation ;
observer attentivement sa réaction ;
savoir réparer lorsqu’une tentative d’humour n’est pas bien reçue.
Il demande également au professionnel de connaître son propre rapport à l’humour.
Fait-on une plaisanterie parce qu’elle peut réellement aider la personne ? Ou parce que nous sommes nous-mêmes mal à l’aise face à ce qui est en train de se passer ?
Cette distinction est essentielle. L’objectif n’est pas de transformer l’accompagnement en spectacle comique. L’humour reste un moyen, jamais une finalité.
Retrouver un peu de souplesse
Dans les parcours de vie marqués par le changement, les transitions et parfois la complexité des relations familiales, nous pouvons facilement perdre notre capacité à prendre du recul.
L’humour ne résout évidemment pas tout, mais il peut parfois créer quelques secondes de respiration entre ce qui se passe et la manière dont nous y répondons. Et dans cet espace, quelque chose devient possible : une autre lecture, une autre question, une autre réaction.
C’est peut-être là que réside son intérêt principal dans l’approche systémique. L’humour ne change pas nécessairement la situation. Il peut changer la manière dont nous la regardons et, parfois, cela suffit pour commencer à changer ce qui se passe ensuite.