Il est 3h du matin. Le bébé vient de se rendormir. Dans le silence d'un appartement à l'étranger, une femme est assise dans le noir. Elle n'est pas malheureuse — enfin, pas seulement. Elle doute. Est-ce qu'elle fait bien ? Est-ce qu'elle est à la hauteur ? Une question revient, diffuse, sans réponse claire : qui suis-je, maintenant ?
Cette question ne surgit pas dans les grands moments. Elle s'immisce dans le quotidien ordinaire — pendant un bain, un biberon, une promenade seule avec l'enfant, quand tout tourne autour de lui et qu'elle cherche, quelque part, à se retrouver elle-même.
Cette femme, je la rencontre souvent dans mon cabinet — en visio, depuis les quatre coins du monde. Et ce qu'elle vit, ce n'est pas une crise. C'est une naissance. La sienne.
Donner naissance à l'étranger, c'est vivre simultanément deux des expériences les plus intenses de l'existence humaine : devenir mère, et exister loin de ses racines. Quand ces deux réalités se superposent, tout est amplifié — le beau comme le difficile.
L'absence du village
L'être humain n'est pas fait pour traverser la parentalité seul. Dans de nombreuses cultures, la période qui suit la naissance s'appuie sur un réseau tissé de longue date — la mère, la sœur, la voisine, la sage-femme du quartier. Ce réseau informel — qu'on appelle parfois le « village » — assure une fonction essentielle : il contient la nouvelle mère pendant qu'elle apprend à contenir son enfant, à un moment où elle est entièrement décentrée d'elle-même et dédiée aux besoins de son bébé.
En expatriation, ce village n'existe pas, ou existe autrement. On repart de zéro : trouver une sage-femme de confiance, comprendre le système de santé local, souvent dans une autre langue, parfois avec un compagnon lui-même absorbé par un nouveau poste, de nouveaux collègues, un nouveau quotidien.
Il y a aussi une particularité du réseau expat que l'on évoque rarement : son instabilité. Les liens se tissent vite, par nécessité d'être en lien, mais les gens repartent. Les amies d'un pays ne sont plus là dans le suivant. Et dans ces communautés d'expatriés, il existe un enjeu de paraître — montrer qu'on s'adapte, qu'on gère, qu'on a bien fait de venir. Ce vernis d'assurance peut rendre très difficile l'aveu d'une vraie fragilité.
Et puis il y a la famille restée au pays. Celle qu'on appelle, qui demande « quand est-ce que tu rentres ? », qui essaie d'aider — mais qui ne voit pas toujours ce qu'on vit réellement. La vie construite là-bas lui est souvent difficile à imaginer : les transformations intimes, les repères perdus, qui on est en train de devenir. Une vie qu'on ne peut pas imaginer finit par sembler irréelle. Et cette invisibilité-là — ne pas être vraiment vue par ceux qu'on aime le plus — peut être l'une des solitudes les plus silencieuses de la maternité en expatriation.
Quand le post-partum rencontre l'expatriation
1 mère sur 5 traverse une dépression post-partum. À l'étranger, ce chiffre grimpe. Non pas parce que l'expatriation rend les femmes plus fragiles, mais parce qu'elle retire certains filets de sécurité qui, en d'autres circonstances, auraient amorti la chute.
Ce qui désoriente souvent, c'est la nature des émotions ressenties. On s'attend à être heureuse — et on l'est, parfois intensément. Mais surgissent aussi des émotions qui semblent incongrues : une peur inexplicable, un sentiment d'impuissance face à un bébé qui pleure, une distance avec soi-même qu'on ne comprend pas. Ces émotions paraissent tellement décalées avec ce qu'on « devrait » ressentir qu'elles font naître une conviction silencieuse : il y a quelque chose qui cloche en moi. Et cette conviction-là isole encore davantage.
En expatriation, les signaux d'alerte passent plus facilement inaperçus. Il n'y a pas de proches pour observer, pour dire « tu n'as pas l'air bien ». Il n'y a parfois pas non plus de médecin de famille, de suivi post-natal structuré, de réseau de soutien spontané. Alors on se replie. On attend que ça passe. La crise s'installe silencieusement, longtemps après que l'entourage ait pensé que le plus dur était passé.
C'est là que l'accompagnement psychologique prend tout son sens : un espace d'élaboration, où l'on peut déposer ce qu'il se passe, comprendre ce qui se joue, et donner du sens à ce qui semblait opaque.
La matrescence : devenir mère quand on est déjà en transit
Il existe un mot pour désigner la transformation profonde que traverse une femme lorsqu'elle devient mère : la matrescence. Ce terme, forgé par l'anthropologue Dana Raphael dans les années 1970 et remis au goût du jour par la psychiatre Alexandra Sacks, décrit un processus semblable à l'adolescence — une reconfiguration de l'identité, aussi déstabilisante que fondatrice.
On ne devient pas mère du jour au lendemain. On se découvre mère en le devenant — dans l'épreuve du quotidien, dans les tâtonnements, dans les moments où l'on ne sait pas. C'est un bouleversement qui se vit plus qu'il ne se prévoit. Des vécus anciens remontent. Le rapport à ses propres parents se transforme. Ce qu'on croyait savoir de soi-même vacille.
En expatriation, cette matrescence prend une dimension supplémentaire. Non seulement on n'a pas sous les yeux le modèle de sa propre mère, de sa grand-mère, de ses amies qui ont eu des enfants avant soi — mais ces figures de référence n'ont pas non plus vécu ce qu'on vit : changer de culture, construire une vie ailleurs, être mère dans une langue et des codes qui ne sont pas tout à fait les siens. L'identification est d'autant plus difficile. On ne peut pas simplement se demander « comment ma mère aurait fait » — parce que sa mère n'a pas été là où elle est.
Cette double absence de modèle peut être déstabilisante. Elle peut aussi, paradoxalement, ouvrir un espace. Loin des injonctions familiales et culturelles, certaines femmes trouvent dans l'expatriation une liberté d'inventer leur propre manière d'être mère. L'intensité n'est pas seulement dans la difficulté — elle est aussi dans cette liberté-là.
Ne pas rester seule avec l'intensité
Ce que je voudrais dire à cette femme assise dans le noir à 3h du matin, c'est que ce qu'elle traverse a un nom. Que l'intensité de ce qu'elle ressent — le bonheur débordant, la solitude pesante, la perte de soi et le sentiment d'être plus elle-même que jamais — est normale. Que la matrescence ne se vit pas de la même façon selon qu'on est entourée ou isolée, et qu'être expatriée ne signifie pas qu'on doit traverser cela en solitaire.
L'accompagnement psychologique en visio rend possible ce qui manque souvent à l'étranger : un espace régulier, stable, confidentiel, pour mettre des mots sur ce que l'on vit. Un endroit où l'on n'a pas à faire semblant que tout va bien parce qu'on a « choisi cette vie ».
Si vous êtes enceinte ou en post-partum, à l'étranger, et que quelque chose en vous résonne à la lecture de cet article — c'est peut-être le moment de ne plus rester seule avec tout ça.
