Scolarité & éducation12 mai 2026

Apprendre une langue avec l’intelligence artificielle, une fausse bonne idée ?

Catherine
Catherine AllibertMaintien du français
9 min de lecture
En résumé

L'intelligence artificielle est de plus en plus présente dans notre quotidien. Quelles sont ses limites dans le cadre de l'apprentissage ou le maintien d'une langue ?

En étant expatriés, nos enfants et nous-mêmes sommes souvent confrontés à l’apprentissage d’une langue. Ce peut être celle de notre pays d’expatriation ou le maintien de notre langue maternelle. De plus en plus de personnes sont attirées par l’intelligence artificielle générative. Est-ce une bonne idée ? Voici quelques éléments de réflexions.

L’IA, un outil facile et accessible

L’intelligence artificielle par sa facilité de prise en main et son retour immédiat répond aux principaux besoins de ses utilisateurs. Le coût est faible voire nul (seules vos données personnelles vous seront extorquées), un avatar peut même vous répondre pour plus de réalité.

Elle peut corriger vos écrits, peut traduire des expressions, vous reprendre si vous commettez des erreurs. De plus, l’IA a accès à plus de données que n’importe quel professeur de langue et ce en un temps record. Elle peut vous sortir en quelques secondes l’origine de l’expression « la puce à l’oreille » que j’ai moi-même apprise en lisant le livre de Claude Duneton sur les expressions françaises et que je ne me rappelle que très succinctement (mais je sais où trouver le livre et peut vous le trouver – assez - rapidement !).

Elle va même plus loin puisque certaines IA deviennent de véritables coachs en vous proposant par exemple un programme intensif pour vous faire passer en quelques mois d’un niveau A1 à B2. Avec force rappel et suivi de progression.

Les limites de l’IA pour l’apprentissage d’une langue

Premier point délicat : si l’IA peut vous redonner facilement une information, d’une part, elle ne donne pas toujours la source de ces informations. Et d’autre part, elle enlève tout le plaisir de la recherche et l’encore-plus-grand plaisir de la découverte par soi-même. Toutes ses choses que l’on développe à travers de nombreux moyens : par sa propre expérience, par sa propre éducation, par des échanges avec des experts, par ses propres lectures, par ses propres connexions. Or toutes les études sur l’apprentissage sont formelles sur ce point : plus l’implication de l’élève est grande, plus l’acquisition des connaissances est durable.

Deuxièmement, la réponse donnée par l’IA est rapide et souvent simplifiée, voire superficielle. L’IA se base sur les informations qu’elle rencontre le plus souvent. Et même si les sources qu’elle donne sont valides et que sa démarche semble scientifique, elle propose une réponse synthétique qui a tendance à simplifier les choses. Or une langue est riche et en couleur, teintée de mille nuances, et souvent dépendante d’un contexte. Qui plus est, certains experts (linguistes, grammairiens et autres) sont peut-être moins mis en valeur parce que moins médiatisés et leur propos peuvent ne pas être pris en compte.

Enfin, l’IA peut se tromper, on le sait. Comment alors savoir où, si l’on n’a pas d’autres sources d’information ? Les explications ne sont fiables que jusqu’à un certain point. Par exemple, l’IA ne pourra pas facilement se rendre compte de l’usage d’un mot récent. Elle aura aussi des difficultés à gérer les particularités et les accents typiques de telle ou telle région. Enfin demander la traduction d’un mot n’est pas un problème pour elle mais il est nécessaire d’expliquer le contexte pour avoir la bonne traduction. Et en indiquant un seul contexte, on se prive de la polysémie du mot, c’est-à-dire tous les sens qu’il pourrait avoir.

Allons plus loin : l’IA vous donne la réponse, elle vous propose même des exercices, elle discute avec vous… qu’est-ce que vous en faites ? Comment est-ce que vous retenez ? Comment assimilez-vous ces mots, ces phrases, l’utilisation de ce temps plutôt que celui-ci ?

Pourquoi passer par un professeur ?

La zone optimale d’apprentissage

Connaissez-vous le concept de la zone optimale d’apprentissage ? L’idée est simple : pour apprendre le mieux possible, il faut se trouver dans cette zone qui se trouve entre ce que nous savons déjà et ce que nous ne savons pas encore. Si nous apprenons des choses que nous savons déjà, nous ressentons un ennui face à l’apprentissage, nous ne progressons pas. Si nous apprenons des choses qui ne sont pas reliées à ce que nous connaissons déjà, nous ressentons du découragement car nous ne voyons pas comment acquérir ces connaissances. L’art d’enseigner, c’est de mettre notre élève dans cette zone-là. On revient sur des choses déjà vues tout en tirant vers des choses encore inconnues. Pour arriver à ça, le professeur doit connaître précisément où se trouve l’élève. La relation ne se fait pas uniquement dans le sens du professeur vers l’élève, mais bien dans les deux sens. L’élève doit régulièrement indiquer ce qu’il sait et ce qu’il ne sait pas et le professeur doit le prendre en compte dans son enseignement. C’est donc bien autour de l’échange que se crée le lien professeur-élève. Ce lien, très humain, n’est pas transposable avec une intelligence artificielle.

Enseigner, c’est s’adapter à chaque instant

Toute personne qui s’est déjà vue devant des élèves le sait : l’enseignement est une adaptation de tous les instants. Savoir faire des retours en toute bienveillance, savoir voir quand l’élève est prêt à recevoir ce retour, savoir adapter les mots que l’on choisit pour avoir le plus d’impact. C’est même aller plus loin : pousser gentiment au-delà de ses limites, savoir quand on peut donner des défis sans que cela devienne une contrainte (qui serait contre-productive), nourrir un enthousiasme pour qu’il ne s’éteigne pas au moindre obstacle.

Et cela demande donc une dose de psychologie : être à l’écoute, percevoir tout le langage non-verbal qui permet de déduire qu’une notion n’a pas été comprise ou de savoir donner la réponse quand on voit que l’on va dans une impasse. Ou au contraire, lorsqu’un sourcil se lève, interrogateur, de ne pas donner la réponse tout de suite pour laisser à l’élève une chance de piocher dans sa mémoire.

Le professeur est un expert qui a rassemblé un panel d’outils d’apprentissage mais aussi d’expériences humaines. Il saura donc instaurer de bonnes habitudes, amener son élève à une autonomie d’apprentissage, lui donner des idées pour qu’il trouve sa propre voie pour apprendre. Il saura jour après jour s’adapter aux besoins et aux difficultés de chacun tout en proposant aussi des objectifs ambitieux et atteignables.

Rôles de la langue

Apprendre une langue, ce n’est pas seulement mémoriser des mots et de la grammaire, c’est bien plus ! Cela renforce la mémorisation et la concentration, c’est vrai, mais cela développe aussi notre créativité, notre capacité à résoudre des problèmes, c’est une ouverture sur une autre manière de penser, de voir le monde, ça facilite les échanges et par ce biais, cela ouvre notre esprit à de nouveaux horizons. Notre cerveau est stimulé intellectuellement, et cela renforce notre confiance en soi et notre estime de soi.

La langue est un outil de communication qui permet de s’intégrer, de découvrir d’autres cultures, d’aller vers l’autre. (Et on sait combien c’est précieux dans un contexte d’expatriation !) Mais elle ne s’acquiert pas d’un claquement de doigt et demande un investissement de l’élève. Ici s’arrêtent les capacités de l’IA. Car la langue apprise doit se confronter au réel. De nombreux déclics se passent lorsqu’on arrive enfin à se faire comprendre, lorsque la connexion avec l’autre, avec la famille, les amis est réelle et authentique, lorsque cette mise en pratique nourrit notre profond besoin de lien.

Vers le plaisir d’apprendre

Plus que le savoir lui-même, l’enseignant apporte un savoir-faire et un savoir-être à l’élève. Il va susciter la curiosité, montrer des stratégies pour développer son langage, l’améliorer, le rendre plus précis. Il va accompagner l’élève afin que celui-ci arrive à une autonomie dans son apprentissage. La notion de joie et de plaisir est importante dans ce processus. Elle ne s’oppose pas aux notions de travail et d’effort, elle colore simplement ces notions de telle sorte qu’elle donne envie d’apprendre.  
Comme l’a si bien dit Philippe Meirieu, grand spécialiste des sciences de l'éducation et de la pédagogie : « Si l’on se contente de combler le désir de savoir sans susciter le désir d’apprendre, ce n’est pas la peine de former des enseignants. Nous serons très vite remplacés par l’intelligence artificielle. »

 

Nous sommes dans un monde dans lequel la réponse semble à portée de main mais qui ne fait pas travailler la mémoire, l’implication, l’engagement, la pratique. Elle ne nous apprend pas à apprendre, à développer notre audace d’aller vers l’autre, de nouer des liens. L’interaction humaine est encore primordiale pour aller plus loin et apprendre de manière durable. Comme le dit si bien la maman d’un de mes élèves « ce qui est bien avec vous, c’est que mon fils rigole tout le temps ! ». Oui, la joie d’apprendre, ça se vit.

Pour résumé, vivre avec son temps, oui, utiliser cet outil, pourquoi pas, mais garder en tête qu’il ne remplacera jamais cette connexion humaine et chaleureuse.

 

PS : Faut-il le préciser ? Ce texte a été écrit sans utiliser d’intelligence artificielle.


Conseils d’apprentissage dans le contexte de l’expatriation :

  1. Savoir le pourquoi : se poser la question de pourquoi on apprend une langue est primordiale. Est-ce pour s’intégrer, créer des liens sociaux, faciliter sa vie quotidienne ? Est-ce pour garder le lien avec la famille et les amis restés en France ? Est-ce pour comprendre la culture dans laquelle nous vivons ou celle que nous avons laissé derrière nous. Ce pourquoi joue sur la motivation d’apprendre. 

  2. Faire des connexions étranges et propres à nous-même pour mieux mémoriser : créer des liens, des ponts, des analogies permet à notre cerveau de garder plus facilement les informations.

  3. Pratiquer dans différents contextes pour apprécier les nuances des mots.

  4. Se placer le plus possible dans la zone optimale d’apprentissage : oser relever des défis pour progresser.

  5. Être curieux et se poser des questions : notre langue est pleine de malice et de belles découvertes, explorons la pour mieux la maîtriser.


Écrit pour Expat Pro par Catherine Allibert
Écrivain et exploratrice de la langue française, elle embarque les enfants expatriés dans le monde passionnant de la grammaire et de l’orthographe, en leur proposant des ateliers d’écriture originaux et plein de bonne humeur.
Son site : http://www.unehistoiredeninjasetdesamourais.com

« Apprendre le français avec la souplesse du ninja et la rigueur du samouraï ! »

Elle est l’autrice du livre « La fille de l’empereur », disponible partout dans le monde sur la plate-forme Amazon.
https://www.unehistoiredeninjasetdesamourais.com/1-la-fille-de-lempereur/

Pour des idées de lecture pour vos enfants expatriés, vous pouvez la suivre sur son compte Instagram où elle propose chaque mois des lectures communes pour les enfants et les ados.

Enfin, son podcast « Le français comme j’aime » (disponible sur toutes les plates-formes d’écoute) donne des pistes aux parents pour qu’ils aident au mieux leur enfant dans l’apprentissage du français.